Haiku caché dans Cipango
Il y a parfois de curieux croisements entre la famille, la littérature et la magie...
Jean-Marie Blas de Roblès est le cousin germain de mon père.
Jean-Marie est romancier, poète et philosophe. Son œuvre mêle voyages, érudition, et jeux avec la fiction. En 2008, son roman Là où les tigres sont chez eux lui a notamment valu le Prix Médicis.
Le 20 août 2026 est paru son nouveau roman, Cipango. En le lisant, j’ai eu une belle surprise ! Une partie de Cipango nous entraîne dans le Japon du XVIe siècle. Au détour du récit, un personnage présente un effet que vous reconnaitrez :
« À la fin du récital, Inari entra en scène pour se livrer à un tour de divination destiné à distraire Tokitsugi, mais qui impressionna toute l’assistance.
Il sortit de sa manche un carnet très étroit dont les feuilles étaient reliées par le haut :
— Voici un petit ouvrage où j’ai rassemblé une centaine de haïkus, dit-il en le tendant à Tokitsugi. Je vous prie de l’ouvrir au hasard, de choisir un poème et de le montrer aux nobles dames qui vous entourent. Très bien – notez que je vous tourne le dos et ne vois rien de vos actions. Lisez ce haïku plusieurs fois en silence afin de bien le mémoriser. C’est fait ? Alors refermez ce recueil et laissez-le devant vous.
Inari posa une feuille de papier sur le sol, claqua des doigts et fit apparaître un pinceau encré dans sa main droite.
— Maintenant, dit-il en se retournant vers les spectateurs, imaginez la peinture qui pourrait illustrer ce haïku. Concentrez-vous, je vais pénétrer votre pensée.
Il ferma les yeux, attendit quelques secondes, puis esquissa de rapides traits de pinceau sur le papier. Cela fait, il demanda à Tokitsugi de réciter le poème auquel il avait songé.
— De son nénuphar, dit le jeune prince, la grenouille saute dans un gros nuage.
Inari souleva la feuille pour lui montrer le dessin : finement exécuté, il figurait un nénuphar posé sur une mare, et une grenouille en train de plonger dans le reflet d’un nuage suspendu au-dessus de l’eau.
Cris de surprise étouffés, suivis de rires et d’applaudissements ! Inari s’inclina, puis s’avança pour donner son croquis à l’enfant. Il reprit le carnet et l’ouvrit au hasard :
— C’était un bon choix, dit-il, mais vous auriez pu tomber sur celui-ci, par exemple : Le pont tient les bords de la rivière.
Il arracha la feuille avec soin et la tendit à dame O-fuji avec un sourire.
— Ou celui-là, reprit-il : Parfum d’une chevelure qui nous submerge. Cette page est pour vous, dame O-kiku.
Il feuilleta le recueil une dernière fois :
— Ah ! voici mon préféré. On jurerait qu’il parle de magie : J’ai reçu dans ma main un pétale de cerisier, ouvrant le poing, je n’y trouve rien. Permettez que je vous l’offre, dame Mitsuki.
Inari s’inclina de nouveau, puis se retira discrètement, sans oublier d’emporter le matériel qui lui avait servi à subjuguer son auditoire.
Mitsuki relut le feuillet qu’on lui avait remis, le plia avec précaution et le glissa dans sa robe :
— Vous avez beaucoup de chance d’avoir un tel artiste auprès de vous. »
Ce clin d’œil est d’autant plus amusant que Jean-Marie et moi partageons depuis longtemps un intérêt pour le Japon. J’y ai voyagé plusieurs fois et ces voyages ont beaucoup nourri mon imaginaire.

Haiku en est évidemment l’exemple le plus direct : j’ai construit tout l’effet autour de cette forme poétique japonaise et de l’image mentale qu’un poème peut faire naître chez son lecteur.
Mais cette influence apparaît également dans d’autres routines et histoires que j’ai publiées, notamment dans mes livres Il était temps, Théâtre Mental et Votre esprit est mon terrain de jeu, le premier volume de ma trilogie de mentalisme.
Si vous aimez les voyages à travers les époques et les idées, je vous invite à découvrir l’univers de Jean-Marie dans ces romans.

